Metz entre dans une autre dimension

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Cette saison, Metz devient la ville de l’égarement. A quelques centaines de mètres de distance, deux expositions se confrontent et se répondent : Le Moins du Monde au Frac Lorraine et Erre, variations labyrinthiques au Centre Pompidou. Leur but commun : nous faire perdre la tête pour pénétrer dans un monde de perceptions parfois invisibles, parfois troubles, très souvent incontrôlables.

Le Moins du Monde
Au Frac Lorraine, le ton est donné. L’architecture épurée du lieu entre en parfaite harmonie avec les œuvres des artistes rassemblées dans l’exposition intitulée Le Moins du Monde. Titre évocateur, pour une exposition tout en simplicité d’apparence, mais véhiculant des expériences complexes. Dessins, vidéos, sons composent le parcours au sein du Frac ; des œuvres discrètes mais dotées d’un fort pouvoir à la fois physique et psychique. L’exposition s’inspire de la philosophie et du mode de vie de Roger Munier, écrivain, philosophe et traducteur d’Heidegger, et emprunte son titre à l’un de ses ouvrages. Roger Munier a choisi de mener une vie à l’écart, en plein cœur des Vosges, non pas pour se couper du monde, mais au contraire pour mieux être dans le mondeTel cet amoureux des textes touchant à la mystique religieuse – il a publié de nombreux ouvrages sur l’hindouisme, le taoïsme, l’Islam et les théologies occidentales – Le Moins du Monde du Frac nous propose une distanciation, un isolement de tous ces parasites qui nous empêchent d’amorcer une réflexion sur nous-mêmes. Recherches scientifiques à l’appui : la plasticité de notre cerveau nous permet de ré-organiser nos neurones en fonction des expériences vécues par notre organisme. Ainsi, une pratique régulière de la méditation pendant deux mois permettrait de développer des capacités sensorielles et conceptuelles plus développées.

Tout commence par une immersion en compagnie de Marina Abramovic. Lové dans un gigantesque pouf blanc, tel un cumulus sur le point d’éclater son surplus d’eau, nos yeux fixent l’écran sur lequel est projeté Stromboli, une vidéo d’une vingtaine de minutes réalisée en 2002 sur une plage d’Italie. On y voit le visage de l’artiste, allongée sur le sable, au bord du rivage, en « immersion perceptive ». Le plan fixe de la caméra nous permet de suivre les moindres détails de sa quête sensorielle et spirituelle à travers son expérience mentale du déchirement des entrailles terrestres. Les artistes exposés invitent ainsi les visiteurs à entrer en méditation et amorcer un changement dans leur façon de ressentir, d’être. Yazid Oulad nous fait prendre de la hauteur dans une quête d’apprentissage, Graigie Horsfield invente un nouveau langage graphique pour œuvres sonores, Tania Mouraud imagine des « chambres de méditation » entièrement dédiées à l’exploration de nos facultés perceptives, et Susanne Fritscher nous en fait faire l’expérience avec Sprekten, clou de l’exposition, dans l’immense salle du 2e étage où de la lumière blanche mouvante se fond sur des murs tout aussi blancs, dans un jeu de dissolutions et de réapparitions.

La musique, qui a toujours joué un rôle fondamental dans les pratiques méditatives, est très présente tout au long de l’exposition, avec une programmation sonore diffusée en permanence. On peut y entendre les musiques de Charles Cutis, Jean-Claude Eloy, Morton Feldman, Henry Flynt, Catherine Christer Hennix ou encore Eliane Radigue. Autant de compositeurs qui explorent l’influence que peut avoir la musicalité sur notre système nerveux et notre corps.

Erre, variations labyrinthiques
Partenaire du Moins du MondeErre, variations labyrinthiques au Centre Pompidou-Metz, s’attache tout autant à nous faire perdre nos repères. Plus foisonnante – déployée sur plus de 2000 mètres carrés –, elle consacre la forme du labyrinthe pour explorer les questions de l’errance, de la perte, de la déambulation et de leurs représentations dans l’art contemporain. Sous la figure tutélaire de Marcel Duchamp qui ouvre l’exposition et la clôt avec l’hommage rendu par Richard Hamilton au Grand Verre, Erre se divise en huit thèmes, huit chapitres qui tentent d’aborder cette structure complexe et ses significations de la façon la plus exhaustive possible. On passe de la matérialité de l’architecture aux notions abstraites de l’espace et du temps, sans oublier de faire le parallèle avec la structure de notre cerveau et l’élaboration de nos modes de pensées.

Parmi les dizaines d’artistes exposés, on se souvient tout particulièrement de Yona Friedman et sa ville spatiale au cœur des principes de l’architecture mobile, de Frederick Kiesler et sa Endless Housequi bannit l’angle droit, de Thomas Hirschorn et ses Maps qui traduisent les mécanismes de pensée de Foucault, Hannah Arendt et Spinoza, ou encore de Julio le Parc et Gianni Colombo qui nous font entrer dans d’autres dimensions, à l’intérieur d’espaces au sein même du musée, en retrait, fragmentés par des jeux ou des faisceaux de lumière.

Si chaque œuvre se rattache d’une façon ou d’une autre à la notion de labyrinthe et de sa complexité inhérente, elles véhiculent toutes néanmoins des sens différents et amènent le visiteur à penser au-delà. Au-delà des limites mêmes que peuvent engendrer les labyrinthes les plus complexes. « L’art comme labyrinthe », tel est d’ailleurs le titre du dernier et huitième chapitre qui résume à lui tout seul l’exposition. Plus qu’un concept, le labyrinthe est à la fois producteur et paradigme d’art. Depuis le mouvement avant-gardiste, l’œuvre d’art se fait multiple, ou, en d’autres termes, « labyrinthique ». Erre n’est donc pas seulement une exposition sur le thème multiforme du labyrinthe, mais aussi une réflexion sur l’art en lui-même.

Elodie Corvée

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Le TNP se donne une nouvelle jeunesse

Après près d’un siècle d’existence, le Théâtre national populaire fait peau neuve. 15 000 m² pour poursuivre son action en faveur du théâtre et des publics.

11 novembre, date doublement symbolique pour le Théâtre national populaire. Fondé un 11 novembre 1920 par Firmin Gémier pour offrir un théâtre de qualité au plus grand nombre, il inaugurera ses nouveaux locaux le 11 novembre prochain. Après des années ponctuées par des déménagements entre Paris, Suresnes puis finalement Villeurbanne, le TNP semble bel et bien ancré en région lyonnaise. L’ancien théâtre de la cité de Villeurbanne, devenu lieu de résidence du TNP en 1972, fait aujourd’hui sa mue : de 7000 mètres carrés, il est passé à 15 000, pouvant accueillir les infrastructures nécessaires au développement d’un théâtre d’envergure nationale. Tel était le désir de son directeur, Christian Schiaretti, qui a pris les rênes du TNP en même temps qu’il posait les premiers jalons de son renouveau architectural.

Face à la mairie de Villeurbanne, l’esthétique du nouveau TNP se veut un pont entre le passé et le présent, entre le prestige de son art et la simplicité de son emplacement. En rappelant la silhouette de son ancienne demeure, le théâtre de Chaillot, le TNP a aussi voulu respecter la réalité communale et ouvrière dans lequel il est implanté. Matériaux bruts, design clair et aéré signé Christophe Pillet fondent désormais son identité physique.

Entièrement réaménagé, doté de quatre salles de répétitions pouvant accueillir des spectateurs, le nouvel écrin du TNP est devenu un véritable outil au service du théâtre et de la création théâtrale, intégrant une logistique propre au travail des acteurs. Un atelier pour la confection de costumes est même venu compléter les plans de l’architecte pour que la troupe du TNP dispose de ce que Christian Schiaretti appelle « la mémoire du théâtre ». L’autre « mémoire » du TNP, son histoire, imprégnera les murs de sa nouvelle architecture. Chaque pièce portera le nom d’un de ces personnages qui ont fait son identité : Roger Planchon, Firmin Gémin, Jean Vilar, Georges Wilson, Laurent Terzieff… Tous se retrouveront par ailleurs dans l’exposition permanente retraçant le parcours historique et géographique du théâtre – plus de 200 panneaux disséminés dans les couloirs et espaces d’accueil et alimentés au fil des ans.

Le TNP se fera l’hôte d’une autre exposition, temporaire, pour raconter l’histoire du théâtre en général à travers l’immense collection de masques du sculpteur Erhard Stiefel. Lui-même confectionneur de masques pour les plus grands metteurs en scènes, le Maître d’Art (distinction qu’il reçut en 2000 de la part du ministère de la Culture) dévoilera plus de quatre-vingt de ses pièces, inspirées ou provenant directement des différentes civilisations à travers les continents: italiennes, indonésiennes, indiennes, thaïlandaises, chinoises, et surtout japonaises, grâce à son séjour au sein du cercle confidentiel des membres du théâtre Nô.

Simultanément à l’inauguration de la collection de masques d’Erhard Stiefel, débutera la nouvelle saison du TNP. Une saison qui accueille des talents déjà confirmés et consacrés – Patrice Chéreau, Olivier Py, Joël Pommerat… – et divisée entre théâtre classique et théâtre moderne, entre reprise et création. Son directeur s’en offre la primeur avec une mise en scène de Ruy Blas« la plus belle pièce de Victor Hugo », interprétée par la troupe du TNP. Une drôle de façon d’inaugurer un lieu dédié au théâtre, « rien qu’au théâtre », Hugo étant davantage reconnu en tant écrivain que dramaturge. Mais Christian Schiaretti explique son choix par l’enthousiasme que portait l’homme de lettres à la scène. Dans sa préface à une autre de ses pièces, Marion Delorme, il associe les termes de « théâtre », « national » et « populaire », dessinant ainsi, un siècle et demi plus tôt, le credo du TNP : « Créer tout un théâtre, un théâtre vaste et simple, un et varié, national par l’histoire, populaire par la vérité. »

Elodie Corvée, sur Mouvement.net http://www.mouvement.net/levrac-220241-le-tnp-fait-peau-neuve

Journées inaugurales du Théâtre National Populaire, 11, 12 et 13 novembre, Villeurbanne.
Exposition « masqué », collection de masques d’Erhard Stiefel, du 12 novembre au 23 décembre, au TNP de Villeurbanne.
Ruy Blas, de Victor Hugo, mis en scène par Christian Schiaretti, du 12 novembre au 11 décembre, au TNP de Villeurbanne.

Les Rencontres à l’Echelle, de Marseille à la place Tahrir

Fort d’une cinquième édition trans-méditerranéenne, les Rencontres à l’échelle continuent d’élargir leurs frontières pour un nouveau rendez-vous inévitablement marqué par le Printemps arabe.

Porté par les Bancs Publics, le festival marseillais des Rencontres à l’échelle se déploie depuis deux ans hors des murs de la cité phocéenne pour inviter, auprès des talents régionaux, des artistes venus de l’autre côté de la méditerranée. Lors de sa 4e édition, les Bancs Publics ont profité des liens tissés avec des personnalités rencontrées en Algérie au cours des années précédentes pour élargir les horizons des Rencontres à l’échelle et l’inscrire en plein cœur de cette histoire douloureuse qui a façonné les relations entre la France et son ancienne colonie. L’année suivante, les artistes algériens ont été accompagnés par leurs voisins égyptiens, syriens, libanais et comoriens pour une cinquième édition résolument élargie aux pourtours méditerranéens. L’idée n’était pas de faire la part belle aux convergences, mais plutôt aux dissonances, à cette tension dans les relations Nord-Sud et au sein même de ces pays arabes encore en proie aux régimes politiques dictatoriaux. Quelques mois avant l’éclosion du Printemps arabe, les Rencontres à l’échelle en ont constitué un formidable prélude. Et comptent bien maintenant amorcer témoignages et réflexions. Alors que les nouveaux régimes démocratiques arabes n’en sont qu’à leurs balbutiements, il y a plus que nécessité d’entendre ces artistes précurseurs de la révolte populaire.

Fidèle à ses champs d’actions pluridisciplinaires, le festival mêle cette année encore écriture, arts visuels, danse, lectures, arts plastiques et cinéma. Le plasticien Mehdi Meddaci ouvre la programmation avec Ce qui est perdu – un cycle méditerranéen, composé de trois installations vidéos sonores – MursLancer une pierre et Alger la Blanche -, de photographies et du film Tenir les murs. Des œuvres qui poursuivent son parcours initié en 2008 avec Corps Traversés et toutes empruntes de questionnements sur l’emprise du temps et du corps inadéquat à son environnement.

De son côté, la réalisatrice Emmanuelle Demoris présentera Mafrouza (voir à ce sujet l’article paru dans Mouvement n°59), un documentaire de douze heures, fruit d’un travail de dix années dont deux passées auprès d’un échantillon d’habitants du bidonville de Mafrouza, en Egypte, près d’Alexandrie. Quelques mois avant le renversement du régime de Moubarak, où peut y voir l’énergie, le courage et la résistance déjà présents chez ces habitants pour faire de leur quartier un espace de liberté.

Le cinéma n’est pas en reste, et l’Egypte n’est pas loin non plus dans ce domaine. Short films from Alexandria rassemble des moyens et courts métrages issus du cinéma indépendant alexandrin, tous également réalisés avant la disparition du régime dictatorial. De quoi en dire long sur un mouvement qui a pris racine bien avant l’éclatement des premières émeutes, tout en mettant en lumière l’histoire d’un certain cinéma national, détaché de toute influence politique et idéologique.

Un cinéma qui fait écho au théâtre indépendant égyptien, représenté aussi aux Rencontres à l’échelle avec On the Importance of Being Arab d’Ahmed el Attar, fondateur et directeur artistique de la compagnie du Temple en Egypte. Une performance plus personnelle ici, où el Attar s’inspire de ses propres « données de la vie » : lettres d’amour, carnets scolaires, diplômes universitaires, programmes de spectacles…accompagnées de conversations téléphoniques et séquences vidéo.

Ahmed El Attar sera en outre parmi les cinq autres artistes de la scène contemporaine indépendante égyptienne et algérienne conviés à Meetic.med, un ensemble de rencontres organisées par les Bancs Publics et « Pour la Ville, Pensons le matin » à l’occasion des Rencontres à l’échelle.

Résolument tournée vers l’Egypte, l’édition 2011 du festival a fait sienne pour l’occasion ce qui est devenu le slogan de toute une génération de l’autre côté de la méditerranée :« Ana Fil Midan. » Traduction : « Je suis dans la place. » Tel était le message que s’envoyaient par SMS les manifestants depuis la Place Tahrir au Caire, point névralgique de la contestation populaire l’hiver dernier. Meetic.med confrontera les expériences artistiques de chacun à travers le prisme du bouleversement politique du monde arabe, toujours dans le but de créer un geste commun entre les artistes et favoriser les collaborations.

Elodie Corvée sur Mouvement.net http://www.mouvement.net/levrac-220244-les-rencontres-a-lechelle-de-marseille-a-la-place-tahrir

Les Rencontres à l’échelle, du 5 novembre au 3 décembre 2011, Marseille

Stage à Mouvement

Du 16 août au 30 septembre

Metz entre dans une nouvelle dimension

Le TNP fait peau neuve

Les Rencontre à l’Echelle de Marseille à la Place Tahrir

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